Pourquoi prenons-nous nos congés pendant l’été ?

Mis à jour : 29 mai 2019

Xavier Camby

Conférence d’ouverture de 2ème Forum du Management de Montreux

13 septembre 2018


Puis-je vous poser cette question ? Pourquoi prenons-nous nos vacances pendant l’été ?

Nos agréables ruptures estivales ont été inventée au 19ème siècle, en même temps que s’imposait, dans toute la Fédération Suisse (en 1874, soit 7 ans avant la France), l’éducation scolaire obligatoire pour nos enfants.


Dans une société alors ultra-majoritairement agricole, il était en effet impossible de vouloir priver -et parfaitement vain de le tenter- nos courageuses familles paysannes de la ressource indispensable de leurs petites mains et de leurs jeunes bras déjà exercés, pour entreprendre les moissons, les vendanges et toutes les récoltes vivrières !


C’est ainsi que furent instituées les grandes vacances scolaires, au rythme sain de l’été et pour notre subsistance. Nos habitudes sociales s’en inspirèrent, s’organisèrent puis se figèrent ensuite selon cette nécessité, devenue depuis obsolète, dépassée, complètement anachronique.


Depuis des décennies, nous ne sommes plus une société paysanne. Notre agriculture est industrielle, mécanisée, robotisée, connectée. Enfermés dans nos comportements périmés, nous travaillons intensément pendant l’hiver, alors que notre corps aspire intensément à se reposer. Et nous nous reposons l’été, pendant que la lumière estivale donne à notre corps l’énergie pour une activité soutenue ! Nous nous imposons donc, par cet anachronisme, au détriment de notre santé, un grave et permanent dérèglement de nos rythmes biologiques.


Cette métaphore champêtre, pour mettre en relief un autre paradoxe, plus pernicieux et bien plus toxique ! Dans les années 1880 – à la même période donc – le taylorisme inventait l’Organisation Scientifique du Travail. Je caricature à dessein : des ingénieurs très bien formés organisaient rationnellement de travail des ouvriers, alors très ou trop peu éduqués pour savoir s’auto-organiser. Ainsi, ceux qui travaillaient ne pensaient pas et ceux qui pensaient n’éprouvaient nul besoin de descendre dans les usines…


A nouveau, depuis 140 ans, notre monde a très puissamment changé. Mais les mêmes croyances monolithiques et les mêmes anachronismes délétères d’une pensée périnée s’enseignent encore de MBA en séminaires, de manuels de management en High School : il y a ceux qui pensent (par archétypes et en théorie) et qui décident. Et puis ceux qui exécutent (car ne savent penser), qu’il convient de fouetter à coup d’objectifs.


Face à l’exponentielle explosion de la souffrance psychique au travail – alors que la pénibilité physique tend à disparaître – j’ose cette question : l’hyper-rationalisation – absolutiste – du travail humain, jusque dans ses mesures étroites, voire mesquines, et ses contrôles systémiques, soupçonneux, voire destructeurs, ne serait-elle la première cause de cette violente souffrance laborieuse ? Tous ces systèmes n’auraient-ils pas pour projet de maintenir, à force, une arbitraire et inhumaine césure entre ceux qui pensent et ceux qui obéissent ?


De même que le décalage saisonnier de nos labeurs épuise nos corps, l’encadrement métrique, sclérosant, angoissant, tyrannique, voire déshumanisant, ne serait-il pas à l’origine de nos pandémiques épuisements psychiques ?


« Le mode de pensée qui a engendré un problème n’est pas celui qui permettra d’en trouver la solution » établissait Albert Einstein. Osons donc inventer ! Débarrassons-nous de nos référentiels périmés, sans plus d’humanité ni de sagesse. Revenons à la réalité : le leader péremptoire, autocratique – voire dictatorial – est mort. L’intelligence collective spontanément auto-organisatrice n’existe pas, malgré des utopies à la mode. L’avenir de nos équipes et de leur management, de nos organisations, de nos sociétés humaines et de la santé publique dépend de notre retour au bon sens. Notre futur s’inventera, sans aucun doute, selon un mot d’Albert Einstein, encore : « Il est grand temps de passer de l’idéal du succès à celui du service. »

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