Management à la française : le mirage d’une méritocratie sapée par la consanguinité

Le management à la française des entreprises est critiqué par les salariés étrangers qui y travaillent. Un livre publié par trois universitaires, Ezra Suleiman, Franck Bournois et Yasmina Jaïdi, fait le point sur ces comportements qui entravent leur bonne gestion. Une nouvelle vision du management devrait être pensée.


Atlantico : La Prouesse française : Le management du CAC 40 vu d'ailleurs, un livre publié ces jours-ci par Ezra Suleiman, Franck Bournois et Yasmina Jjaïdi, trois économistes pointe les faiblesses du management à la française. Il reproche notamment que la direction est très centralisée, hiérarchisée et rigide. Quels sont les maux dont souffrent les entreprises françaises dans leur management ? En quoi est-ce que cela peut constituer un danger pour les entreprises ?


Xavier Camby : Je n'ai pas encore pu prendre le temps de lire cet essai, mais il me semble très pertinent, au moins dans ses observations. Oui, le monde de la gouvernance de l'entreprise est en France dramatiquement sclérosé -c'est une évidence, malgré d'étonnantes et brillantes réussites individuelles d'entrepreneurs géniaux. S'il est encore possible d'inventer des entreprises sur des principes sains et de créer ainsi une valeur ajoutée pérenne dans ces entreprises nouvelles, les plus anciennes sont abruties par l'envahissement réguliers de gestionnaires intellectuels et rationalisants, certains que les théories de Sciences-Po, les schémas idéologiques binaires de l'ENA, les case-study d'HEC, de l'ENS ou de l'INSEAD sont des modèles universels et sans cesse reproductibles dans le monde réel de la création de vraies richesses, à partager. Leur idée première est que les salariés sont des imbéciles ou des paresseux, incapables de travailler, de s'organiser ou d'améliorer leur productivité par eux-mêmes, sans le secours messianique de ces prétendues élites, (dé)-formées pour cela. On se croirait sous l'ancien régime (ce dernier, bien plus souvent authentiquement méritocratique). Le second principe malsain est celui de la tribu endogame. On voit se former des réseaux de complaisances obscures et d'influences mercantiles ou encore des sectes regroupées selon d'idiots préjugés, avatars d'un esprit de corps sentant les cors aux pieds et la mauvaise haleine de la prébende, de la prévarication et de la compromission. Ces pseudo-solidarités d'écoles ne sont pas seulement françaises mais ressemblent à s'y méprendre à d'obscurantistes ou criminelles collusions, même fardées des plus brillants atours toxiques. Il existe de nombreux "plafonds de verre" en France, dont la hauteur et la résistance dépendent non pas de vos mérites, mais de vos obédiences. Le principe même de la corruption, dans l'administration autant que dans la réputée très libre de l'entreprise. Et cela engendre la destruction de la valeur humaine, sociale, culturelle, économique... et finalement financière.


Est-ce que ce management peut s'expliquer par l'entre soi de dirigeants issues des mêmes grandes écoles de commerce et d'administration ?


Pardonnez ma révolte et mon emportement : connaissez-vous un seul autre pays que le nôtre, qui, pour dissimuler ses sectarismes et ses exclusions soit obligé d'inventer une discrimination positive ? Allons plus loin. Le vice le plus profond et le plus caché réside dans une abomination conceptuelle : l'éducation nationale. On a pu dire ailleurs, avec plus de talent que moi, l'intrusive et violente matrice d'exclusion qu'elle constitue, avec les plus belles des intentions normatives et universalistes. Comme si chacun n'était pas individuellement respectable, dans sa différence et son unicité. Mais non, il s'agit d'apprendre par coeur les théorèmes (jusqu'au dégout) plutôt que d'apprendre à penser. Albert Einstein fût longtemps considéré comme un cancre, parce que son génie était irréductible aux définitions apprises, jusqu'à ce qu'en Suisse, on lui enseigne à respecter sa pensée propre. Alors cette matrice d'éducation perverse, que produit-elle ? Des petits génies sans courage ni audace qui pensent et affirment que le seul succès est et restera individuel, comme à l'école. Les bons points s'acquièrent au détriment des autres, par compétition-élimination, plutôt que par compétition-émulation ! La messe est dite : les forts en thème continueront de promouvoir inexorablement le dictat imbécile et arrogant du : "tu as tort puisque j'ai raison !" et de vouloir réduire ou détruire tout opposant, fût-il collaborateur, collègue ou supérieur.


Qu'est-ce qui peut être fait pour améliorer la gestion des entreprises françaises ? Est-ce que ce modèle avec les stéréotypes énoncés par l'article peut encore perdurer ?


S'il existe un avenir qui se dessine pour l'économie occidentale et française, notamment par l'éruption mondiale de start-up généreuse, c'est bien celui d'une révolution comportementale majeure : l'intelligence collaborative est en marche ! Il s'agit de l'art de fédérer les différences sans les nier, d'utiliser les divergences pour créer, d'abolir les conflits, dénis d'intelligence et de collaborativité par essence et de rechercher sans cesse à créer ensemble un Bien Commun à partager. Certains dinosaures du management ou de la gouvernance assureront leur inéluctable disparition à force de prédation stéréotypée et enseignée dans les universités du mépris de l'autre et du collaborateur. En fait, je suis assez serein, malgré ma quotidienne douleur de voir encore ces comportements (auto-)destructeurs, notamment chez les mammouths économiques. Même si de nombreux jeunes gens de talent nés en France s'exilent pour pouvoir créer, inventer et produire le monde du futur, il en est beaucoup d'autres qui contournent les psycho-rigidités normatives d'un monde révolus pour inventer ici un monde économique plus performant et plus juste.

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